
Marie-Antoinette fut une femme très moderne, et frappe les imaginaires par son destin tragique, elle qui naquit si belle et si favorisée par le destin… Elle occupe la vedette des mois après la sortie du film de Sophia Coppola, avec une exposition au Grand Palais qui s’achève, la une de Valeurs actuelles d’il y a quelques semaines… et la vogue glamour et bling-bling, dont elle fut comme une devancière, le mauvais goût et la vulgarité en moins… Bref, comme le disent les contemporains Marie-antoinette est in. Nous avons choisi d’en faire ici un portrait politqiue en Interrogeant le meilleur spécialiste des Habsbourg… Henry Bogdan
Henry Bogdan est agrégé d’Histoire et diplômé des Langues Orientales. Il est le meilleur spécialiste de la Mittelleuropa, de l’Europe centrale et orientale, en particulier de la question des minorités nationales. Il a publié de nombreux ouvrages dont une Histoire des Habsbourg. Il vient de publier une Histoire de la Bavière aux Éditions Perrin qui lui a valu la bénédiction apostolique du Pape Benoit XVI.
Action française: M Bogdan, parlez-nous des années de jeunesse de Marie-Antoinette en Autriche.
Henry Bogdan : Maria Antonia Josepha Johanna de Habsburg-Lorraine est née en 1755, elle est la quinzième des seize enfants de Marie-Thérèse et de François Ier d’Autriche. Marie-Antoinette reçoit une éducation plus laxiste que celle de ses aînés. Elle est paresseuse et joueuse comme une enfant. Cependant, elle s’éprend de musique, d’art, de théâtre et de danse. En témoigne ses contacts avec le jeune Mozart. Elle ne reçoit pas de formation politique. Ce sont plutôt les garçons qui bénéficient d’une formation poussée : Joseph II parle cinq des langues de son empire danubien.
A.F. : On a dit que Marie-Antoinette qu’elle parle peu et difficilement le français ?
H.B. : Elle le parle avec un fort accent tudesque mais elle le parle bien et l’écrit parfaitement. Lorsqu’il est question du mariage avec le dauphin Louis autour de 1765, l’abbé Vermond, un protégé de Loménie de Brienne, devient son précepteur et confesseur. Il la prend en charge jusqu’à son mariage en 1770. Il lui enseigne l’Histoire et la littérature françaises, ainsi que l’étiquette de la Cour.
A.F. : Comment est la vie à Vienne ? Quelles différences avec ce qui l’attend à Versailles ? Pouquoi ce mariage ?
H.B. : L’étiquette de la cour de Vienne est souple et assez simple : les enfants cavalent dans les appartements sans retenue. Tout le contraire de Versailles. Au palais de la Hofburg la vie de famille, la vie privée même y sont très importantes. La vie habsbourgeoise est à la fois provinciale, proche de la nature et des choses de l’esprit. Elle est également familière du peuple : la population viennoise se promène dans les jardins de Schönbrunn. Lorsqu’elle arrive à Versailles, la dauphine a du mal à s’habituer à la complexité et à la rouerie de la vieille cour. Son incompréhension du système politique français et de ses intrigues vient aussi largement du fait que la monarchie habsbourgeoise n’est pas une monarchie absolue : son système administratif y est beaucoup plus simple qu’en France. Versailles est alors un véritable caravansérail, où vivent dix mille personnes !
François Ier met ce mariage au service de sa politique de réconciliation des Habsbourg et des Bourbons pour faire face aux ambitions de la Prusse et de l’Angleterre… C’est la conséquence logique du renversement des alliances en 1756. La France et l’Autriche enterrent la hache de guerre exhumée par les Valois et Charles-Quint. Ainsi se noue une alliance plus logique, entre deux monarchies catholiques. Les soi-disant hommes des Lumières ont dénoncé cette politique qui rompt avec le front prétendument « moderne » représenté par la Prusse de Frédéric II Hohenzollern, mais qui s’oppose aussi à l’anglomanie des Voltaire et consort.
A.F. : Sans héritier à offrir à la France et considérée comme une étrangère, la reine devient la cible des chansons et libelles qui circulent à Paris. Cette campagne de dénigrement avait-elle une origine politique ? A qui cela profite-t-il ?
H.B. : A l’Angleterre, avec laquelle il y a un contentieux important. Aux Orléans qui lanceront le cri d’horreur « l’Autrichienne » pour nuire à la branche aînée des capétiens. On émet l’hypothèse que les frères du roi n’y étaient pas étrangers. L’absence d’enfant s’explique par sa vie adolescente, qu’on lui a beaucoup reproché, même si les dépenses que lui impute la légende noire ont été très largement exagérées. Conformément à une tradition habsbourgeoise elle se comporte en mécène : elle subventionne sur ses deniers Mme Vigié-Lebrun, Gluck ou encore Grétry. Elle ne faisait pas que dilapider des fortunes aux jeux comme on le raconte dans les écoles. Comme les Habsbourg le font depuis le XV ème siècle, elle entretien les artistes de son temps. La France a alors perdu son rôle de puissance militaire, mais elle occupe la toute première place en Europe. Tous les princes veulent avoir des constructions sur le modèle du Trianon. Puis, il y a la langue. Elle a contribué au rayonnement de la France, qui est alors la première parmi les nations.
A.F ; On a beaucoup glosé sur ses relations avec son mari. On l’accuse d’avoir des amants, son beau-frère le comte d’Artois, mais surtout le comte suédois Hans Axel de Fersen…
H.B. : Fersen reste un mystère. Fersen est amoureux de la reine, cela ne fait aucun doute et la reine aime sa compagnie. En 1783, il obtient la charge honorifique du Royal-Régiment Suédois et fait partie du cercle étroit de la souveraine. Cependant, il n’existe aucune preuve d’une relation intime entre le beau Suédois et la reine de France. C’est toujours facile de salir, on peut dire tout et n’importe quoi : il y a alors beaucoup de médisances, d’implications politiques, un climat prérévolutionnaire. Je crois plutôt à un amour platonique. Elle passe beaucoup de temps au petit Trianon pour fuir la cour, ses intrigues et son cérémonial guindé. L’atmosphère romantique, d’origine germano-danubienne, lui sied d’avantage, avec son retour à la nature qui prend alors la forme de jeux rustiques. C’est aussi un retour à son enfance, faite de joies familiales et de plaisirs bucoliques.
A.F. : Cela ne l’empêche pas de tenter d’influencer la politique du roi, de faire et défaire les ministres… Quel rôle politique peut-on lui assigner ? Quant Marie-Antoinette commence-t-elle à témoigner d’un sens politique ?
H.B. : Marie-Antoinette joue un rôle politique limité. Elle se fait l’écho de l’ambassadeur autrichien Mercy-Argenton qui veut que la reine pousse à une politique favorable à l’Autriche. Elle se mêle aussi de querelles de personnes. Sa correspondance nous apprend qu’elle est dépourvue de culture politique et qu’elle est manipulée par sa famille. C’est-à-dire d’abord sa mère et ses frères, Joseph II, puis Léopold , a qui elle demandera du secours et qui lui ont fait savoir qu’ils ne l’aideraient pas. Ses frères sont alors appelés ailleurs par les affaires polonaises ou encore par la succession de Bavière. De plus, Joseph est un despote « éclairé », ouvert aux idées nouvelles, dans la mesure où elles ne sont pas contagieuses. Ce n’est qu’à la mort de Louis XVI que se recréée une solidarité monarchique.
Lors de l’affaire du Collier, Marie-Antoinette pour se disculper dira « La France a d’avantage besoin de navires que d’un collier ». Elle témoigne là d’un sens de l’État qui lui vient peu a peu. Elle s’est assagie et pris ses responsabilités. On peut voir l’effet des remontrances prodiguées par sa mère afin de la voir tenir son rang et de ne pas se laisser guider par sa seule spontanéité.
A.F. : Quel rôle Marie-Antoinette a-t-elle joué pendant les évènements révolutionnaires ? Que dire de son attitude pendant la guerre ?
la suite dans le prochain numéro de l’Action française. En kiosque jeudi 3 avril. Pour s’abonner, par ici.