Culture et politique

Il serait aisé ici de se contenter des réflexions coutumières que l’on entend généralement dans les péroraisons sur les liens entre la culture et le monde politique; parmi la masse de textes qui ont pu aborder la question, il est un nombre conséquent qui se contente d’observer le rapport de l’un à l’autre et de le déplorer tout simplement, invoquant le postulat d’une incompatibilité de vues entre les deux. La culture, prétendent certains, a des fondements autrement moins “pragmatiques” (entendez: terre-à-terre) que la politique, ce mal nécessaire dont le moteur central est bien évidement l’intérêt. La culture, disons-le franchement, c’est le “culte” de la société laïque, la base supposée d’une conscience universelle censée justifier les Lumières et les Encyclopédistes qui assimilèrent, dans leur oeuvre intellectuelle, le savoir et la conscience du Tout, la sainte clareté de l’Univers accessible à la Raison et fermée aux mystiques Ténèbres des superstitions… Amen!
Restons sérieux: la culture est non seulement consubstancielle au politique, mais elle n’existe que parce qu’il existe. C’est sur ce postulat que nous nous proposons d’apporter quelques réflexions et nous interroger sur la manière dont l’action militante doit prendre en compte cette réalité si elle veut avancer plus loin encore qu’elle n’avance déjà; car dans le monde culturel aussi, il y a un combat à mener, cedont on convient généralement, mais sans toujours savoir comment s’y prendre.

Nous n’irons pas dans l’interrogation philosophique: la culture que nous évoquons est celle qui permet d’élaborer un ministère à son nom, et les activités qui dépendent d’un tel ministère. En bref, on parle de l’ensemble des activités économiques dont la production consiste à promouvoir et à “faire” de l’art. Ici encore, nous laisserons de côté les réflexions philosophiques pour fonder notre définition de l’art sur sa réalité sociale actuelle: l’art est en fonction une activité sociale, rémunératrice ou bénévole, reposant sur la volonté de communiquer à la communauté, par un exercice décoratif, une certaine idée du bien, du bon, du beau, du vrai ou des quatre. Ceci est vrai pour notre société et notre temps, comme cela l’est pour les autres sociétés et pour les époques antérieures: la mission sociale de l’artiste est de fournir en condensé le spectacle de la justice telle qu’il la conçoit.
La mission de la culture est d’institutionnaliser l’activité artistique ; celle de son ministère, de promouvoir certains artistes au détriment d’autres artistes: contents ou non des critères de discrimination, force est de reconnaître que celle-ci n’a en soi rien de bien choquant. Intellectuellement comme financièrement, on doit dire ici qu’il n’y a pas d’artiste autonome au sens propre du terme et in extenso, la conscience étatique qui voudrait ne rien avoir affaire avec la formulation de la justice exprimée par les artistes de son temps, serait nécessairement et fondamentalement séparée de toute vision de justice: aucun peuple ne suivrait bien longtemps un tel régime.

Avant la Révolution, la société française fondée sur un idéal religieux assimilait la fonction artistique à l’expression de celui-ci; lorsqu’est venu le temps de réprouver ce caractère, on est passé à un mode culturel visant à affranchir la société de cet idéal. Un nouveau mode culturel est apparu alors, sans que la forme change réellement en ce qu’elle est demeurée l’interdépendance des fonctions politique et artistique. Ce mode alternatif et antireligieux a perduré jusqu’à aujourd’hui sans varier d’un iota, même si l’on cherche à faire croire que l’artiste est parvenu à s’émanciper de la fonction politique. A la vérité, les pseudo-révolutions des courants artistiques qui servent à entretenir ce mythe ne révèlent en aucun cas un schisme avéré entre l’artiste et le politique, mais seulement une évolution générale de la société vers une vision spéciale de la justice dont on donnera ici les caractéristiques fondamentales avant que de la qualifier vraiment: l’art moderne est de plus en plus conceptuel, spéculatif, introspectif et individualiste.

L’accès à la culture est double: on a la “culture morte” ou culture de musée, et on a la “culture vivante” ou culture de spectacle.
La première se donne une mission proprement historique: le musée est la mise à mort du temps, tout ce qui y pénètre étant assimilé à un symbole du passé. Le musée, c’est l’”opéra” humain, la compilation des oeuvres toutes égales de toutes les époques, le référent objectif des choses produites par l’homme. Pourquoi donc Auguste Comte voulait-il faire ses temples de l’Humanité, alors qu’ils existaient déjà? Dans un musée, il semble falloir plus de silence que dans n’importe quelle église. On ne comprend pas bien pourquoi tant que l’on ne saisit pas la portée religieuse de ce silence exigé. L’objet, qu’il soit peinture, statuette, ou même urinoir, devient une sorte d’idole qu’on entretient et qu’on protège avec la même assiduité que le Veau d’Or. Dans le musée, on enseigne aux gens l’amour de l’objet, la révérence du jugement empirique par le spectacle de la matière qui est source de compréhension, seul accès probant aux mentalités des siècles antérieurs dont on chérit les productions, mais les productions uniquement. Pire, on cherche souvent à les expliquer par une sorte d’évolutionnisme historique, incluant le passé dans le présent en tant que le présent serait la justification, pour ne pas dire le juge de ce qui fut. Ainsi, on reconnaît aux générations passées une certaine valeur, la possibilité d’accès au “génie”, mais toujours en référence au monde présent qui, bien sûr, est supérieurement capable de reconnaître le génie plus que tout autre, si ce n’est par le futur car, dans la même logique, seul le présent à venir sera le détenteur des mêmes capacités à juger l’actuel présent devenu passé… Tels sont les enseignements de la “culture morte”, la vision artistique induite dans cette action politique: rien de ce qui est passé ne vaut réellement le présent.
Venons-en maintenant à la “culture vivante”, ou culture de spectacle. A l’instar de la langue vivante, ce pan culturel défend l’idée d’une avancée permanente des modes artistiques, un renouvellement continu où le sens de la justice irradie les zones sociales les plus insoupçonnées. La culture vivante, c’est le Léviathan de la contestation; quand elle est admise par le politique, on la nomme “art alternatif”; sinon, c’est de l’”art subversif” dans lequel on viendra peut-être pêcher un jour. L’essentiel ici, c’est que tout un chacun acquiert le désir de s’exprimer par ressentiment.
Ce Janus culturel qui progresse indéfiniment, c’est l’art selon l’hégémonie actuelle: le passé asservi par le présent, et le présent dominé par l’apologie du viscéral, de la passion, du fantasme ordinaire servis par la “culture vivante”, la grande loterie universelle à laquelle chacun est invité à participer afin de rejoindre, peut-être, le Panthéon de la “culture morte” qui offre la postérité dans l’avenir, sentiment d’Eternité.
Or l’avenir, ce peut-être la monarchie; mais pour cela, il faut investir la culture avec cette certitude: si elle ne change pas, rien ne changera.
(A suivre)

LYS NOIR

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