Culture et politique(2)

On n’a aucun pouvoir sur le temps si l’on se contente de scruter ce qui change: la seule manière de pouvoir agir consiste à reconnaître ce qui demeure. Dans le cadre du combat culturel, cette maxime a toute son importance. A vouloir réformer les choses, on oublie souvent que rien ne change de façon spontanée et surtout, qu’en fin de compte, malgré les aléas, les principes intelligemment entendus ne changent en aucun domaine. C’est pourquoi notre étude repose sur les éléments permanents de la culture dans ce qu’elle a d’essentiel, face à quoi nous finirons par nous interroger sur ses variations qui n’altèrent en rien son moteur premier.
Ce point de départ invalide bien logiquement deux formes de considérations: la première, que nous avons écartée dans la précédente partie, est celle qui consiste à dire que la culture doit être considérée séparément du politique; nous étayerons d’arguments notre position ultérieurement.
La seconde, plus terrible encore, est celle qui annonce la vanité de la culture en soi, son inutilité et sa pure réduction à une parodie du dogme et de la connaissance traditionnelle. Il en est d’autres qui, adhérant à la première forme de considération, concluent à la seconde de facto: puisque la culture est indéfectiblement liée au politique, alors elle est vaine et rien ne sert de s’y intéresser; pire encore est de considérer que se pencher sur la culture dans ces conditions, c’est sombrer à coup sûr dans la politique du moment, et se condamner à être un éternel mondain voué à ne rien changer.

Penser ainsi, c’est se laisser prendre au piège de l’exercice discriminatoire de la fonction politique, et devenir l’objet de l’inintelligibilité de son siècle. Au reste, d’accord ou non sur sa légitimité, il est bon de reconnaître que c’est au moyen de l’invasion de la culture par ses chantres que la Révolution a été possible en France d’un point de vue politique et dans ses conséquences démocratiques (1). Nous ne faisons pas mention des campagnes de déchristianisation, mais de cette voie plus invisible et préalable que l’on nomme « l’évolution des mœurs » et qui permet aux chefs d’être suivis dans leurs actes par la multitude. Il faut l’admettre, le courant qui domine la culture est toujours la forme officielle de Gouvernement dans l’esprit des gens, le reste, malgré sa puissance ou sa légitimité supérieure, n’étant jamais qu’une justice extra-culturelle et donc, socialement, une mauvaise justice.
Ainsi, ce n’est pas seulement l’Education Nationale qui est la cause d’une défiance actuelle envers la monarchie; ce n’est pas seulement la façon dont les gens ont appris l’Histoire qui leur fait rejeter certaines réalités. Arriverions-nous à reprendre le contrôle de l’enseignement, parviendrions-nous, plus humblement et plus justement, à contraindre les institutions à l’honnêteté la plus exacte, les gens continueraient, en majorité, à abhorrer les principes extérieurs à ceux de notre temps.
La culture, c’est le paralangage de l’unité sociale; qui comprend cela comprend combien il est nécessaire d’agir par elle. Qui comprend cela dépasse le champ de la “prêche aux convertis” et arpente des salons étrangers aux siens pour écouter, et non pour affirmer. Qui comprend cela entame le pèlerinage salutaire ou plutôt, la « traversée du désert » et s’assimile l’aride fondement social qui fait entendre aux autres la vérité différemment de soi. Il cherche par-delà les mentalités, par-delà les raisonnements, conscient de ces choses qui, extérieures à la raison, sont en mesure de la forger, de la guider, de l’inspirer. C’est, vicieusement, l’action perpétrée par toute oeuvre de propagande ou par sa petite sœur, la publicité; vertueusement, cela devient une forme véritable de justice, lorsque le cœur de celui qui travaille en ce sens est mu par une volonté de changement salutaire. Mais dans cette perspective, l’erreur est si vite arrivée; permettez-moi de citer un homme que l’on considère, à juste titre, comme l’un de nos plus grands adversaires, ce qui ne l’a pas empêché de dire des choses que l’on est en droit de méditer et qui, hors du temps et des querelles de fond, peuvent somme toute nous être adressées et utiles de surcroît: « La grandeur d’un représentant du peuple n’est pas de caresser l’opinion momentanée qu’excitent les intrigues des gouvernements, mais que combat la raison sincère et que de longues calamités démentent. Elle consiste quelques fois à lutter seul, avec sa conscience, contre le torrent des préjugés et des factions. » Maximilien de Robespierre a dit cela.
C’est à dessein que je me suis permis une telle provocation; je n’ai pas grande estime pour les oeuvres de l’homme, et ceux qui me connaissent un peu ne peuvent me soupçonner d’être un robespierriste. Mais dans ces mots qui sont les siens, on trouve assez clairement la solution aux difficultés que soulèvent le fait de chercher à agir dans le domaine culturel: s’agit-il de manipuler les foules, parle-t-on de les dominer malgré elles? Non point. On parle de les diriger, on parle de les inspirer, on parle de poser le rempart entre elles et la violence manipulatrice d’une culture qui serait dominée par des hommes sans scrupules. Suis-je en train de dire que Robespierre n’a pas manipulé les foules? Non, je dis que même lui posait comme force de lutte et comme capacité première d’action en faveur du peuple, cette fondamentale intériorité qui fait l’homme, ce questionnement personnel et intérieur. Allons plus loin dans l’audace: j’affirme que si Robespierre était encore en vie, il serait maurrassien. Je n’ai pas dit: s’il était né à notre époque, je dis bien “s’il était encore en vie” à savoir, avec l’expérience qui fut la sienne, avec les actes qui furent les siens. Il jugerait la culture actuelle, sans nul doute, comme dominée par ces « ennemis de l’intérieur » par lesquels il fut lui-même frappé.

Pourquoi cette démonstration autour de Robespierre? Pour plusieurs raisons, sur lesquelles je reviendrai bientôt; mais en premier lieu, afin de signifier une chose: la « traversée du désert » que j’évoquais, accomplie avec intelligence, pourrait révéler chez ceux qui se croient nos adversaires des accointances qu’ils ne subodorent pas, et faire d’eux des alliés de haute valeur, étant issus d’un autre mode, d’une autre case.
C’est un univers bien peu exploré que celui du champ culturel; on croit volontiers que le combat sur ce terrain-là est inaccessible, face à la puissance croissante des médias et des hégémonies politiques en matière de communication. En vérité, les soldats du camp dominant ce champ de bataille n’ont jamais été aussi faibles dans l’Histoire qu’en cette décennie; ils pensent être à l’abri derrière leurs fondations immenses, derrière leur armée de Goliath… Mais l’empire culturel est à portée de notre main, comme la pierre qui était dans celle de David et qui terrassa le géant. (A suivre)

LYS NOIR

(1) De l’aveu même de Saint-Just, « On craignait Paris, qui chaque jour devenait plus factieux par l’audace des écrivains, l’embarras des ressources, et parce que la plupart des fortunes étaient noyées dans la fortune publique » (L’Esprit de la Révolution, chap.3) On notera que « l’audace des écrivains » est la première des causes énumérées.

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