Créon, roi de Thèbes, interdit à quiconque d’ensevelir selon les rites le fils d’Oedipe, Polynice, coupable de s’être élevé contre la cité. Sa sœur, Antigone, va toutefois désobéir et tenter au mépris de la loi d’enterrer son frère et sera ainsi condamnée à mort.
Dans son texte Antigone, Vierge-Mère de l’Ordre, Charles Maurras tend à comprendre la véritable portée de cette tragédie grecque de Sophocle. Il y affirme qu’« on s’accorde généralement à comprendre cette révolte comme la voix de la conscience humaine, universelle et éternelle élevée au nom d’un impératif stoïcien et kantien. C’est la protestation moderne de l’Un contre toutes les formes de la Communauté. C’est l’énonciation du droit de la Personne contre la Cité, c’est le conflit de la politique et de la morale. »* Or il s’élève contre cette analyse d’Antigone et pense qu’il s’agit là d’un « contresens complet »*.
À juste titre, il observe avec précision le texte de Sophocle pour en dévoiler le fonctionnement et l’argumentation : non, Antigone n’est pas la représentante de l’Un contre la Communauté ; non, elle n’incarne pas l’Anarchie. Car cette jeune fille obéit aux lois fondamentales de la Cité, « aux lois non écrites, inébranlables, des dieux »**, aux traditions qui sont bien plus sûres et bien plus fortes que les lois qu’un souverain pourrait écrire en son nom. Bien plus encore, Antigone n’est pas seule et le peuple l’accompagne, ainsi le fils du roi affirme qu’il « entend Thèbes gémir sur le sort de cette fille »**, laissant Créon seul en tant que tyran, seul avec sa volonté de maîtriser et de contrôler les hommes (« Thèbes aurait donc à me dicter mes ordres ? »**). Ce dernier dépasse ainsi le cadre de son autorité, de son pouvoir, en essayant d’attenter aux lois les plus fondamentales qui régissent le groupe humain, les lois divines et coutumières qui soutiennent l’édifice de Thèbes. Tirésias lui-même, devin représentant de l’autorité divine, va alors prévenir Créon et sera par lui insulté (« Tu es devin expert, mais qui se plaît au mal »**). Le tyran ne peut ainsi qu’être puni, et voir son fils et sa femme mourir, et ne pourra qu’à la fin de la pièce reconnaître son erreur.
Tout semble clair à la lecture de la tragédie de Sophocle, Antigone est celle qui défend et préserve les valeurs et les lois fondamentales de la Cité, et Créon n’agit qu’en tant que tyran qui abuse de son autorité et de son pouvoir contre son peuple. Mais alors un tel contresens peut il réellement exister ? En effet, et l’on peut constater toute l’évolution de la tragédie si après avoir lu Sophocle nous lisons l’Antigone de Jean Anouilh. Ce dernier change ainsi radicalement la pièce pour en retirer l’esprit réellement politique et pour n’en faire que la révolte de l’individualisme face à la société.
Ainsi le peuple s’élève contre Antigone et ne fait que presser sa condamnation, Créon y parait plus aimable, plus prompt à essayer de pardonner Antigone, ayant un sens du devoir un peu plus affirmé que chez Sophocle, et surtout Antigone fait preuve d’un individualisme exacerbé. Car ce n’est plus pour ces lois fondamentales qu’elle se bat, ce n’est plus pour le respect de la Communauté ou des dieux, il n’y est presque pas fait mention. Ce n’est même plus pour son frère, puisque Créon parvient à la convaincre de l’inutilité de son geste. Elle inventera alors très vite autre chose pour se convaincre de sa révolte, simplement son absence de conformité avec la société. Non, c’est pour elle-même, pour sa liberté personnelle, pour sa volonté, pour la célébration de l’individu qui brave toute la société pour s’élever seul en tant qu’Absolu. Ainsi Créon lui demande pourquoi elle fait ce geste, pour les autres, pour son frère ? Et la voilà qui répond « pour personne, pour moi »***.
Tout est dit, voilà quelles sont les revendications modernes, voilà les héros d’aujourd’hui. Si Charles Maurras faisait l’éloge de l’Antigone de Sophocle, nous saurons nous battre contre l’Antigone d’Anouilh : nous serons les héritiers et les continuateurs de l’esprit du tragédien grec. Nous nous élèverons contre cette Antigone qui criait, capricieuse : « Vous me dégoûtez tous avec votre bonheur ! […] Moi, je veux tout, tout de suite, - et que ce soit entier - ou alors je refuse ! »***
*Charles Maurras - Antigone, Vierge-Mère de l’Ordre
**Sophocle - Antigone
***Jean Anouilh - Antigone
Dimitri Julien