La postérité politique d’Aristote (2)

(suite)

On peut chercher à établir une discussion entre Arendt et Maurras. D’un point de vue historique, il semble que le Martégal n’ait jamais eu connaissance de l’œuvre naissante de Arendt. Il faut dire qu’ils ne sont pas de la même génération, Maurras étant plus âgé d’une trentaine d’année. En revanche, il est avéré que Arendt a lu les Œuvres capitales du fondateur de l’Action française, qu’elle cite dans sa bibliographie à la fin de son œuvre Les Origines du totalitarisme. Et de fait, elle parle de l’Action française et de Maurras dans le chapitre sur l’Affaire Dreyfus. Elle les replace essentiellement dans leur contexte, et en parle en des termes peu élogieux, classant rapidement l’Action française dans les « groupuscules fascistes », aux côtés du national-bolchevik Jacques Doriot. Evidemment, sans nier que certaines positions soient liées à l’époque et ne doivent pas en sortir, le jugement d’Arendt est pour nous très approximatif, comme l’a montré récemment Pierre Carvin dans le dernier numéro d’Aspects de la France. Ainsi, pour Arendt : « De fait, et le « césarisme » de l’Action française et le nationalisme nihiliste de Barrès et de Maurras ne réussirent jamais sous leur forme initiale, et cela pour maintes raisons, toutes négatives. Ils manquaient de perspectives sociales et n’étaient pas capables de traduire en termes populaires les fantasmagories que leur mépris pour l’intelligence avait engendrées. »
On comprend difficilement pourquoi Arendt parle de « césarisme » à propos du royalisme maurrassien, étant donné que notre félibre dénonce le césarisme en question dans le jacobinisme et le bonapartisme, fils de la Révolution.
On conçoit également mal pourquoi Barrès est mis sur le même plan que Maurras, alors que leur nationalisme respectif a pris des directions différentes. Quant aux perspectives sociales, le corporatisme et le catholicisme social joints par le passé à la doctrine royaliste semblent contredire efficacement le jugement un peu hâtif de l’Allemande.

Outre la théorie de l’action, c’est la question de l’autorité qui rapproche l’aristotélisme de Arendt de celui de Maurras. En effet, si Arendt s’oppose au conservatisme et à la restauration de l’autorité, elle affirme pourtant clairement que le totalitarisme a été rendu possible par la destruction de l’autorité, laquelle était née à Rome, et de ses deux corrélats, la religion et la tradition. Donc, le constat est similaire chez Arendt et Maurras : l’autorité et le totalitarisme sont antinomiques ; tout comme Arendt affirme ailleurs que l’autorité n’est pas la tyrannie. Là où ils diffèrent, c’est que chez Arendt l’autorité ne peut plus être restaurée, et les tentatives des conservateurs sont selon la philosophe dérisoires. A l’inverse, pour nous royalistes le rempart contre le totalitarisme est la restauration limpide de l’autorité monarchique, et non des pseudo-autorités illégitimes et destructrices que sont le républicanisme jacobin, le communisme léniniste et l’idéologie national-révolutionnaire.
L’autorité est la garantie de la survie du politique, contre la passivité engendrée par un gouvernement totalitaire. Elle permet la sauvegarde d’un espace public où les décisions importantes sont prises, à l’échelle locale et dans les domaines de compétences de chacun.
La hiérarchie est le contraire de la massification totalitaire du peuple, lequel devient une entité informe et manipulable à souhait.
L’autorité garantit également une éducation réglée sur le modèle maître-élève, et non sur le modèle des hitlerjugend où l’instructeur n’est que le relai d’une idéologie imposée massivement et par tous les moyens, notamment le mensonge systématique, comme par exemple la révision de l’Histoire.

On le voit, un dialogue très fécond pourrait être établi entre la philosophie politique de Maurras et celle d’Arendt, deux penseurs qui écrivent sous l’inspiration de la politique aristotélicienne.
La théorie au service de l’action ; l’action au service du bien commun. Telle pourrait être la devise aristotélicienne par excellence en politique.

Infinity 

2 commentaires pour “La postérité politique d’Aristote (2)”

  1. DB dit :

    Fort intéressant. C’est donc malgré Arendt qu’un dialogue aussi fécond peut être noué. A-t-elle vraiment lu Maurras ? La courte citation que vous proposez m’amène à penser le contraire, à moins d’une lecture bien superficielle des Oeuvres capitales…

  2. Pierre Carvin dit :

    Excellent article, qui ouvre la voie à une réflexion approfondie sur deux aspects qu’on retrouve et chez Maurras, et chez Arendt, la pensée grecque et la romanité. Arendt ne connait pas très bien Maurras, qu’elle assimile rapidement à un proto-fasciste, et il nous faut effectivement évaluer de qui la rapproche ou la sépare du penseur royaliste. Elle masque du même coup le fait qu’il a lui-même été à l’origine d’un certain renouveau des études thomistes (Jugnet, le premier Maritain), et qu’il a exercé une influence profonde sur Marcel De Corte, qui est unanimement reconnu comme spécialiste sérieux du Stagirite.
    J’irais plus loin dans l’analyse du républicanisme d’Arendt, parce que je pense que ce qui la sépare de Maurras plaide plutôt en faveur du nationalisme intégral que l’inverse. Chez Arendt, il y a l’inversion très moderne –et très kantienne- de la priorité de la praxis sur la theoria. Pour l’antiplatonicienne Arendt, ce qui l’intéresse chez Aristote, c’est la raison pratique (phronesis) et la proesis (qu’elle définit à mon sens assez tendancieusement dans “la vie de l’esprit” pour en faire une sorte d’ancêtre illustre du choix volontaire), mais totalement détachée de la vie contemplative (le fameux livre X de l’Ethique à Nicomaque), ce qui lui donne l’occasion de développer une théorie de l’action subtile, brillantissime, et que tout le monde devrait avoir lui. En ce sens, elle se reconnait une parenté avec toute la pensée moderne, en premier lieu Machiavel (son « essai sur la révolution » est symptomatique) et donc avec tous les phénomènes modernes, totalitarisme compris. Les théories modernes ont toutes en commun de mettre l’accent sur l’effectivité du droit, sur son auctoritas d’inspiration romaine, plus que sur sa légitimité, la question de l’origine renvoyant plutôt au questionnement grec. La loi devient à la fin du moyen âge l’expression de la volonté d’un souverain institué, même pour les jusnaturalistes modernes comme Locke par ailleurs, qui comme Hobbes, oppose droits naturels et création de la condition civile par l’institution d’un tiers pouvoir entre les individus. Le totalitarisme en est une version dégradée, une sorte de positivisme devenu f(l)ou, qui, en survalorisant la volonté du souverain (le führer ou le secrétaire du parti comme incarnation vivante du peuple) en vient à dévaloriser les formes du droit (la légitimité du souverain peut tout à fait déborder la légalité, ce qui s’est passé à plusieurs occasions, cf Arendt, encore une fois).
    Cette absorption moderne du droit par la loi n’existe pas chez Maurras, pour une raison simple, mais à mon avis énorme, c’est qu’il est antimoderne. Son antimodernité le tient à une distance raisonnable des libéralismes excessifs, du républicanisme comme des totalitarismes, et tout en reconnaissant la place et l’autonomie de la raison pratique, elle le pousse à ne pas en faire la fin dernière du régime. N’oublions pas que pour Maurras l’activité politique est première dans l’ordre de l’agir, mais ouvre le chemin vers des activités au-delà du Politique (la vie contemplative par exemple, mais pour Maurras, il s’agirait plutôt de la culture des Humanités au sens large), et qu’en temps ordinaire, c’est-à-dire celui de la monarchie (par opposition au temps extraordinaire ou d’exception qu’est celui de la république française), l’individu devient sujet, et non citoyen (il accepte la limitation de ses compétences, en fait).
    Maurras, en pensant la politique à travers la question du meilleur régime, se trouve ici plus du côté grec que romain, ce qui le modère et l’éloigne durablement du volontarisme moderne, encore une fois, totalitarisme compris.
    Une dernière remarque sur Arendt, et sa réception en France : je me souviens d’avoir lu une interview de Castoriadis, à qui on demandait pourquoi Arendt n’apparaissait pas dans les débats sur la nature du totalitarisme au moment où la question émergeait en France. Réponse de l’intéressé : on ne découvre en France Arendt qu’au cours des années 1970, et pas avant.
    Encore une fois, bravo pour l’article, j’attends les autres avec impatience, et j’espère qu’ils seront aussi objets de réflexions approfondies de la part de tous les gens de bonne volonté.
    :D

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