L’histoire des mouvements politiques est propice à l’apparition de mythes.
Dans le cas de l’Action française, les noms d’Henri Lagrange et du Cercle Proudhon sont plus souvent prononcés que réellement connus. Un siècle de distance ne conduit pas forcément à la clarté. Si le courage et le degré d’engagement d’un Henri Lagrange peuvent et doivent servir de modèles aux camelots du roi d’aujourd’hui, on ne saurait aller chercher de réponse toute faite concernant l’immense question sociale dans les travaux du Cercle Proudhon. Les syndicalistes révolutionnaires du 21e siècle sont bien trop bercés d’humanitarisme ou pénétré de marxisme-léninisme pour envisager sérieusement une réflexion commune avec les monarchistes sur les conditions nécessaires à l’émergence d’un nouvel ordre social français.
Il reste que des combats syndicaux contre l’Europe supranationale et contre les exigences de standardisation du nouvel ordre mondial peuvent et doivent être menés avec des forces de droite comme de gauche dans le cadre du compromis nationaliste. Qu’elles concernent la défense de l’emploi de la langue française, le respect des jours fériés ou la déréglementation communautaire des conditions de travail, les royalistes entendent bien être au cœur de ces luttes d’aujourd’hui.
I/ Henri Lagrange (1893-1915)
Henri Lagrange est né le 21 novembre 1893 à Paris dans une famille originaire de Noyon, dans le Valois. En 1909, il rejoint les rangs des étudiants d’Action française. Le 12 novembre, il est arrêté lors d’une bagarre à la sortie de la salle des Sociétés savantes. Il n’a pas seize ans. En décembre de la même année, il participe cette fois aux manifestations quotidiennes dirigées contre le doyen de la faculté de droit de Paris, Charles Lyon-Caen. Le dimanche 23 juin 1911, il est arrêté à Rouen pour avoir conspué le président Armand Fallières lors des commémorations du millénaire du traité de Saint-Clair-sur-Epte. Condamné à six mois de prison, une pétition d’intellectuels et d’artistes exige sa libération. Il ne sera finalement libéré que le 8 novembre suivant.
En décembre 1911, Henri Lagrange cofonde le Cercle Proudhon dont il sera l’un des principaux animateurs et l’un des collaborateurs réguliers des Cahiers. Henri Lagrange enchaîne également des conférences devant les étudiants d’AF, dans leurs locaux du 33, rue Saint-André-des-Arts qu’ils devaient occuper jusqu’à la seconde guerre mondiale. Il prend une part active à la campagne pour la loi des trois ans de service militaire en 1913, et succède à Pierre de Pimodan au poste de secrétaire général de la Fédération des étudiants d’Action française, conseillant à ses troupes d’avoir toujours « dans la main une bonne canne, dans la poche un bon livre ». « Sa figure n’était ni belle, ni gracieuse, elle ne respirait que l’énergie », dira de lui Louis Dimier.
Véritable prince de la jeunesse du Quartier Latin, « armé d’une violence sacrée » dixit Barrès, Lagrange est ramené à la Foi par Dom Besse, moine bénédictin de Ligugé, ce prêtre monarchiste qui marquera également profondément Georges Bernanos. Au début de 1914, la fougue de Lagrange l’amène à se brouiller quelque peu avec les dirigeants de l’Action française. Cette brouille ne survivra heureusement pas au déclenchement du premier conflit mondial.
Lagrange, malgré son jeune âge, a multiplié les collaborations à des journaux et des revues royalistes. Dès 1910 il apporte son concours à la Revue critique des idées et des livres, de Jean Rivain, Pierre Gilbert et Henri Clouard. Dès 1911 il fait de même à L’Action française de Charles Maurras, Jacques Bainville et Léon Daudet. En 1912 et 1913 il anime, avec Maxime Brienne (le compositeur des paroles de la “Royale”) et André Blot, le brûlot Leurs Figures, dans lequel il s’en prend violemment au personnel politique républicain (Poincaré, Briand et même Barrès). En 1913, trois de ses camarades royalistes, Pierre Dumoulin, André d’Harmenon et Alain Mellet animent durant quelques mois une revue littéraire, Le Mail. Il y collaborera, tout comme Georges Bernanos qui y publie l’une de ses premières nouvelles.
Sur le plan littéraire, Lagrange se signale par des articles enthousiastes et fouillés consacrés à Gérard de Nerval, son compatriote valoisien, au romancier Hugues Rebell, compagnon de route - prématurément disparu en 1905 - de l’Action française et au Jean-Christophe de Romain Rolland.
En 1912 il réédite à la Nouvelle Librairie Nationale, un chapitre de Proudhon, Les Femmelins, consacré à la critique de la littérature et des figures romantiques.
Deux livres qu’il envisageait d’écrire ne verront jamais le jour : un essai politique, La Ploutocratie internationale et un roman psychologique et politique, Vingt ans en 1914, qu’il avait commencé à rédiger sous le double patronage de Stendhal et de Barrès. On sait que l’équipe de la Revue critique, et notamment Henri Martineau, firent beaucoup pour la redécouverte de l’auteur de La Chartreuse de Parme. Lagrange n’avait pas échappé à cette influence, non plus qu’à celle du Barrès du Roman de l’énergie nationale.
Henri Lagrange s’engage volontairement en 1914 et rejoint le front début 1915 après avoir reçu une instruction militaire à Alençon. Adjudant au 103e régiment d’infanterie, il est grièvement blessé le 6 octobre 1915 à Auberive-sur-Suippe. Cité à l’ordre du régiment, il décède des suites de ses blessures le 30 octobre suivant à l’ambulance de Montereau. Il n’avait pas vingt-deux ans.
Maurras le saluera par ces mots : « Peu d’âmes auront su en aussi peu de temps, à cette vitesse, le fort, le faible, le fugace ou le durable des engouements, des liaisons courantes et des liens immortels. » Léon Daudet dans ses souvenirs, évoquera un « jeune homme d’une intelligence surprenante, en qui s’annonçait une carrière littéraire et philosophique de premier plan ». De son côté, Maurice Barrès l’évoque dans ses Familles spirituelles de la France : « Henri Lagrange avait donné corps, par la politique royaliste à tous ses rêves, à tout ce qu’il y a de plus insaisissable et de plus secret dans les mouvements d’une jeune âme. »
II/ Le Cercle Proudhon (1911-1914)
Groupe de réflexion économique dont l’idée revient au jeune Henri Lagrange, le Cercle Proudhon est avant tout la jonction de deux écoles de pensée alors en plein essor, l’une se situant à l’extrême gauche, la seconde à droite : le marxisme révisionniste - ou syndicalisme révolutionnaire - de Georges Sorel, l’auteur des Réflexions sur la violence et des Illusions du progrès, et le néo-royalisme de Charles Maurras. Ce rapprochement est facilité par le fait que ces deux courants partagent un même objectif : abattre la démocratie bourgeoise et libérale.
Tandis que certains royalistes, comme Firmin Baconnier et l’équipe de L’Accord social, se contentent de défendre un corporatisme somme toute assez conservateur, d’autres maurrassiens décident de s’engager plus en avant sur le terrain social et économique. Le 16 décembre 1911 a lieu la conférence inaugurale du Cercle Proudhon. Ses fondateurs sont deux syndicalistes révolutionnaires soréliens, Edouard Berth (qui signe Jean Darville) et Marius Riquier, cinq royalistes maurrassiens préoccupés par les questions sociales : Georges Valois, Henri Lagrange, Gilbert Maire (par ailleurs bergsonien), René de Marans, André Pascalon, et un instituteur républicain fédéraliste, Albert Vincent, qui ne tarderait pas à devenir royaliste. Edouard Berth devait - pour un court temps - rallier l’Action française en 1914, se convertir l’année suivante, avant de rejoindre après-guerre le Parti communiste.
Georges Bernanos se joindra au cercle. « Le cercle d’études sociales que nous avions fondé, écrit-il dans les Grands cimetières sous la lune, portait le nom de Cercle Proudhon, affichait le patronage scandaleux. Nous formions des vœux pour le syndicalisme naissant. Nous préférions courir les chances d’une révolution ouvrière que compromettre la monarchie avec une classe demeurée depuis un siècle parfaitement étrangère à la tradition des aïeux, au sens profond de notre histoire. »
Les Cahiers du Cercle Proudhon (cinq numéros au total entre janvier 1912 et janvier 1914) étaient tirés à 660 exemplaires et comptaient 200 abonnés. Ils furent principalement consacrés à l’exaltation de l’œuvre de Proudhon et de celle de Sorel, les deux maîtres à penser qui avaient, selon Georges Valois « préparé la rencontre des deux traditions françaises qui se sont opposées au cours du XIXe siècle : le nationalisme et le socialisme authentique, non vicié par la démocratie, représenté par le syndicalisme ». Pour Henri Lagrange, «en étudiant, en analysant, en pénétrant aussi profondément la vie syndicale», Georges Sorel «a permis à des Français, qui se croyaient ennemis jurés, de s’unir pour travailler de concert à l’organisation du pays français». Quant à Proudhon, ces jeunes gens de 1913 voyaient en lui, non un anarchiste mais un homme d’ordre, le prophète de « cet ordre social français » auxquels ils aspiraient à leur tour.
L’historien Zeev Sternhell a voulu faire du cercle Proudhon un pré-fascisme, oubliant que si Sorel a bien été un des maîtres de Mussolini, Proudhon et Maurras sont allergiques à la toute puissance de l’Etat et à la mobilisation totale de l’économie et des hommes par ce dernier. De même, Proudhon et Maurras étaient, contrairement aux fascistes, étrangers à toute forme de romantisme.
III/ L’entrée dans la légende
La première guerre mondiale et la révolution bolchevique de 1917 auront eu raison des espoirs du Cercle Proudhon. Néanmoins, cette aventure intellectuelle menée par certains membres de la première génération de camelots du roi n’a cessé de fasciner écrivains et générations militantes. La Jeune Droite maurrassienne de Thierry Maulnier, Jean-Pierre Maxence et Jean de Fabrègues s’y référera dans les années 1930. Dans Socialisme fasciste, Pierre Drieu la Rochelle confie : « Si je fus tenté par l’Action française, ce fut dans la mesure où elle se reliait par le Cercle Proudhon à l’élan de la révolution syndicale. » Après la Libération, dans le Grand d’Espagne, l’écrivain Roger Nimier lâche : « Les camelots du Roi, en 1910, étaient la première bande révolutionnaire d’Europe. », tandis que le romancier Jean-René Huguenin leurs rend hommage dans un article : « Certains soirs, les “camelots du roi” vont même rejoindre les jeunes gens d’extrême gauche, ceux sur qui, la veille encore, il mettaient leur point d’honneur, mais avec lesquels ils partagent au moins le dégoût de la République, de ses grands financiers et de ses petits bourgeois. » Si l’on pense comme l’historien Philippe Ariès que l’Action française a été la plus grande aventure intellectuelle française depuis Port-Royal, la formation d’un tel mythe n’est pas surprenante. Aux actuels continuateurs de cette geste d’en tirer les meilleures leçons et d’en faire bon usage.